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Le bâton et la carotte.

Tous les maîtres le subissent régulièrement, lorsqu’on en vient à parler de chien, il est très exceptionnel de ne pas avoir affaire à quelqu’un qui n’a pas un avis très tranché sur ce qu’on doit, et ce qu’on ne doit pas faire en la matière.

Là, commence l’épreuve de patience dont devra faire preuve le cynophile...

« J’ai toujours fait ça avec mon chien. Et figurez-vous, j’ai eu des bergers allemands toute ma vie ». Retenez-vous si vous avez envie de dire qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.


Pourtant, lorsqu’il ne passe pas sous silence, un domaine mériterait qu’on s’y attarde : qu’en est-il de la notion de sanction dans la vie avec un chien familier ?

Certes, aujourd’hui qu’il s’agisse de cheval ou de chien, les méthodes douces font vendre, et il est plus à la mode de chuchoter que de hurler, comme cela se fait encore sur les terrain de clubs canins (un problème de surdité ?). Les agilitistes, entre autres, ont importés le tout-renforcement-positif, où, à l’aide d’un clicker, d’une ceinture banane et de beaucoup friandises, ils ont réussi (en empruntant cette technique de dressage aux delphinariums) à se transformer en distributeur de nourriture muet et vivant. La tendance forte est de faire totalement oublier toute notion de punition. Bref, on a souvent l’impression que dans l’ère de l’animal roi, on en est à l’éducation soixante-huitarde du cabot !

Il y a Pat Parelli qui murmure aux oreilles des chevaux (et au passage leur laisse un électro-encéphalogramme largement aussi perturbé qu’avec des méthodes dites traditionnelles). Et aussi César Millan, qui séduit et sévit sur le câble, se présentant, sourire pour dames aux lèvres, comme le représentant des méthodes douces, et qui vous explique doucement et sans geste brusque, comment exécuter un point de pression sur l’artère carotide d’un chien afin de priver son cerveau d’oxygène, et donc évidement de lui montrer qui est le maître ! (je ne l’ai malheureusement jamais vu faire que sur des petits chiens !).

Toutes ces méthodes miracles, et soit disant universelles, vendent surtout du matériel, mais dans le fond, en matière de conditionnement, personne n’a jamais réinventé ni Pavlov, ni Skinner.

Si l’homme a parfois l’impression de pouvoir découvrir ce qu’il y a d’intelligence chez le chien, c’est surtout dans son immense capacité à trouver ce qui lui apporte quelque chose d’agréable qu’il est le plus étonnant. Dans ce domaine, ses capacités d’adaptation et sa ténacité sont telles que souvent on pourrait croire qu’un chien guide d’aveugle, un chien de recherche en décombres ou en avalanche, puissent être emprunts d’empathie ou d’altruisme.

Ceci est malheureusement faux, le chien n’agit que par intérêt : le labrador chien-guide a été tant conditionné par sa première motivation : son ventre, qu’il exécute de façon mécanique tous les exercices qu’il a appris lors de sa formation. Et le malinois qui gratte frénétiquement la neige pour dégager la personne ensevelie, n’espère y trouver que son « apportable de motivation », qui pour lui promet une partie de jeu...

La terminologie contemporaine également est à la limite de la publicité mensongère : parler de dressage n’est pas à la mode car cela fait référence à des méthodes passéistes et violentes. On parle maintenant d’éducation. Vend-on finalement autre chose que du conditionnement ?

Eduquer est un terme réservé à l’homme car étymologiquement, cela implique un vecteur commun : le langage. Le chien n’ayant pas accès au langage, il ne peut être que conditionné.

A l’inverse, il est coutume dans les sports de mordant par exemple, d’utiliser le mot « travail » lorsqu’on va pratiquer ce loisir avec son chien. Bien souvent, j’ai la fâcheuse impression que cela ne sert pas qu’au panache, mais également à justifier ou excuser des pratiques punitives particulièrement cruelles (chien de berger, chien guide, chien de détection d’explosif, de sauvetage... eux travaillent, par contre !).

Dommage que personne n’explique que la sanction, lorsqu’elle est bien connue et bien appliquée est un outil dont on ne peut se passer. Cette diabolisation et le tabou qui règne autour fait malheureusement le lit de moyens détournés et donc pervers de punir son chien, ce qui ne manque pas de l’angoisser incomparablement plus tout compte fait.

Comment fuir ses responsabilités et générer une situation angoissante à long terme pour le chien :

« Lorsque Rex n’écoute pas ou qu’il a fait une bêtise, je le gronde en lui expliquant bien, puis je sors avec lui et nous répétons plusieurs minutes d’exercices, marche au pied, assis, couché surtout. Enfin, nous rentrons et il va au panier sans manger » (pour lui montrer qui est le maître, ça va de soi).

Que peut comprendre Rex à ce cérémonial décontextualisé, qui a lieu longtemps après la fameuse bêtise et qui se sert d’exercices qui normalement n’ont pas valeur de punition ? Rex est finalement bien plus stressé et bien plus maltraité en fin de compte que s’il il avait reçu une tape au moment où il a été pris sur le fait. Il a pourtant baillé, il s’est pourtant gratté et aussi soumis, mais avec tout son attirail de codes canins, il n’a pas réussi à désamorcer cette situation désagréable, et n’a rien compris non plus à ce qu’on attendait de lui.

La violence est invisible, et fait pourtant bien plus de dégâts qu’une sanction mesurée, dépassionnée et surtout contiguë au comportement à interdire. Le maître reste sur sa faim, ne sait pas quand stopper, comment mesurer et quoi inventer pour punir sans sanction physique. L’aspect pédagogique est gâché, la relation abîmée.

Ceci, les marchands l’ont compris. Le maître est décomplexé de la télécommande ? Qu’à cela ne tienne, un collier électrique se chargera, à distance, de faire le sale boulot. Mais la mémoire du chien étant associative, on m’appelle parfois à la rescousse lorsque le chien a été sonné alors qu’une voiture passait dans la rue, ou un enfant était à proximité... Face à cette douleur inexplicable et diffuse, l’esprit du chien se doit de trouver un « coupable » dans son environnement proche. Le traumatisme est encore plus fort lorsqu’il s’agit de clôtures électriques enterrées fonctionnant par ondes radio : la limite virtuelle est si incompréhensible que le chien refuse souvent radicalement de sortir au jardin. Et lorsque ce même mécanisme électrique est relié à un détecteur d’aboiement qui électrocute à chaque bruit sourd ou aboiement d’un autre chien, ne fait-on que traiter technologiquement une « mauvaise habitude » ? (qui en fait est sûrement le symptôme, la conséquence, d’un problème ou d’un mal-être ainsi gommé uniquement dans sa manifestation)

Toujours tributaire de l’objet, mais à moindre coût, le bon vieux coup de journal est aussi une invention à la noix. Depuis quand le chien ne fait-il pas la différence entre l’attitude toute entière de quelqu’un qui veut le frapper, et celle qu’il aura pour le caresser ? La main seule ne fait pas sens et il n’y a pas de risque qu’un chien l’assimile uniquement à la sanction. Une chienne lèche et corrige ses petits avec sa gueule, il n’y a pas d’ambiguïté lorsque l’outil est bien maîtrisé. Aller chercher le journal présente l’énorme inconvénient de retarder la punition et au chien d’oublier ce pour quoi on finit par le punir.

Une punition ne doit jamais verser dans la violence, et un chien ne peut pas être puni pour ce qu’il ne peut exécuter car il ne l’a pas appris, ni pour ce qu’on ne lui a pas interdit.

Dans tout dressage qui se déroule dans un but utilitaire (et non pour le plaisir !), il faut avoir pour but le maximum de résultat en mettant en œuvre un minimum de moyens.

Dans une relation bien structurée, basée sur la confiance, la tendresse, la complicité, il sera possible de résumer la sanction physique à un geste presque symbolique (lorsque le NON ne suffit pas). Prendre l’habitude de stimuler l’attention du chien en se servant d’ordres dits à voix basse, accompagnés d’une gestuelle éloquente, permettra ensuite une grande liberté dans la gradation et l’insistance, ainsi qu’une marge de manœuvre confortable pour le maître.

Tout signe de soumission du chien doit immédiatement stopper la punition. Le cas échéant, si le chien se sent menacé car l’incompréhension est mutuelle, le risque de morsure est important et justifié ! Chaque chien a sa sensibilité propre.

Il est aussi nécessaire de faire la différence entre un comportement canin qu’on peut éteindre sur le long terme et d’autres qu’il faut faire cesser très rapidement. Prenons l’exemple d’un chien qui saute sur les gens, ce comportement désagréable pour un adulte peut se révéler très dangereux sur un enfant.


Agir avec mesure et tact, tendre à tout prévoir pour éviter de mettre le chien dans une situation propice à la désobéissance et aux conduites dangereuses, sont des qualités à développer sans cesse, car tous les chiens sont différents.

Le but est d’avoir davantage à se servir de « carottes », mais le « bâton » ne peut raisonnablement pas être une notion totalement absente.